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DÉCOUVERTE DES INSECTES EN GUYANE AVEC PATRICK BLEUZEN, FACE AU DEREGLEMENT CLIMATIQUE !!

Dernière mise à jour : 27 déc. 2022








CHRONIQUES  AMAZONIENNES ou un tournage pour Arte (diffusion 2023), face aux dérèglements climatiques !!!!!


Par

Patrick BLEUZEN

 

« De retour de dix semaines immersives en forêt amazonienne (Guyane, d’août à novembre 2022) je souhaitais faire partager mon expérience comparative des effets du dérèglement climatique sur la faune et la flore d’une zone que je connais bien, les montagnes de KAW.

 

Ce dernier séjour en forêt tropicale avait pour objet le tournage d’un documentaire pour ARTE. Il correspond à mon 47ème voyage en Amazonie tous pays confondus, et mon 32ème , rien que pour l’Amazonie guyanaise. De fantastiques expériences débutées en 1980.

 

Cette comparaison factuelle est d’autant plus intéressante que ce séjour est en tous points identique à un autre, effectué en 1998, au même endroit, dans le même camp de brousse et sur le même sujet : les fourmis.

En 24 ans, le constat est sans appel. Le changement climatique a des conséquences visibles!!!

Ce tournage a été un des plus difficiles de ma carrière, alors que c’est un sujet sur lequel j’ai une grande expérience pour avoir réalisé ou avoir participé à une petite dizaine de films ou documentaires où les fourmis étaient les personnages centraux.

En cause, différents facteurs. Tout d’abord en 24 ans, une forêt qui, bien que domaniale, sous l’égide de l’ONF, a été partiellement exploité et dégradé jusqu’en 2011, avec des zones parfois très appauvris en diversité botaniques où des taillis parfois inextricables ont fait suite à de majestueuses futaies. (Plus de 1000 essences ligneuses d’arbres ont été recensées sur ce territoire).


En second lieu, un dérèglement climatique entrainant des pluies ou des températures anachroniques, accentuées ces 3 dernières années par le phénomène La Nina, en opposition à El Nino (des masses océaniques chutant de plus de 10 degrés à l’ouest du continent). Pour exemple : en mars 2021 cette zone de Guyane a connu des précipitations de +226% qu’un mois normal de référence. En 2021 il n’y a eu qu’une seule petite saison sèche de 3 semaines. Pendant l’année 1998 où j’ai tourné au même endroit 3 documentaires dont mon « Conflits dans la jungle » sur les fourmis, il y avait eu une première petite saison sèche de 3 semaines (le petit été de février-mars) et une saison sèche classique, de deux mois et demi, entre fin aout et fin octobre. (Ce qui était la normalité dans les années 80-90).


Pendant mon dernier séjour, les températures en forêt ont été supérieures de 2 à 4 degrés par rapport à 1998 et en bordure de forêt elles sont montées parfois jusqu’à 36° à l’ombre.

Au niveau botanique si certaines essences souffrent pendant que d’autres se mettent à prolifèrer, au niveau des animaux il en est de même, et particulièrement chez les arthropodes terrestres (NDLR : les arthropodes terrestres sont notamment composé des insectes ou des arachnides) où l’impact constaté est énorme. La biodiversité est ici aussi en souffrance. La quantité et la diversité d’insectes ont chutées.


Ne perdons pas de vue que par l’action de l’homme, d’après les dernières estimations, le taux d’extinction serait aujourd’hui brutalement de 100 à 1000 fois supérieur à la moyenne mesurée pour les derniers millions d’années.

Mais gardons espoir, la forêt repousse et la sélection naturelle jouant son rôle certaines espèces animales et végétales vont trouver leur chemin, pendant que d’autres vont se raréfier et disparaître. Ainsi va le cycle de la vie depuis les origines. Si nous sommes à l’aube d’une sixième extinction de masse, les 5 autres étaient d’origines naturelles. C’est la rapidité de celle-ci qui doit nous être incriminée.


Prenons le cas des fourmis légionnaires que je connais bien. Elles sont les personnages principaux de mon documentaire de 1998 et de celui dont nous venons de finir le tournage en novembre. En 1998, j’avais suivi et filmé des colonies riches de près d’un million d’individus. Vingt quatre ans après, ces colonies nomades ont été extrêmement difficiles à trouver et elles ne dépassaient pas les 120 000 individus. Leurs comportements ont été fortement modifiés. Dans les années de « normalité » comportementale les colonies d’Eciton chassaient le matin, faisaient une pause en journée en se nourrissant et en alimentant larves et reines, puis, en fin d’après-midi, commençaient leur déménagement quotidien qui s’achevait en fin de soirée. J’ai constaté durant ce séjour qu’elles chassaient plus tardivement le matin, faisait une pause obligatoire durant les heures trop chaudes pour elles, puis rechassaient la nuit, parfois jusqu’à minuit, faute de proies suffisantes pour se nourrir. (Pour cause : la chute du nombre d’insectes disponibles pour leur alimentation).

Une autre forte modification adaptative constatée est leur technique de chasse. Autrefois elles pratiquaient la technique du front de chasse. Des dizaines de milliers de fourmis avançaient en tapis sur plusieurs mètres de large afin de débusquer toutes sortes de proies. Aujourd’hui, les colonies sont trop faibles en nombre d’individus pour cette technique. De plus, les pluies trop nombreuses et trop persistantes en durée, les empêchent de chasser autant qu’il le faudrait. Dans un tel contexte, les colonies d’Eciton qui ont survécues, sont celles qui ont développé un autre type de chasse et de proies ciblées. J’ai constaté durant ce voyage que les colonies en plus ou moins bonne forme étaient celles qui chassaient en grimpant dans les arbres et non en chasse principalement au sol. Elles ciblaient principalement des nids de guêpes ou de fourmis dont elles pillaient surtout les larves et les nymphes. Un choix hautement stratégique car celles-ci n’étant pas aussitôt tuées comme les autres proies classiques, pouvaient être gardées vivantes et consommées au fur et à mesure des besoins. Ainsi, durant de longues périodes de pluies continues où aucune chasse n'est possible, la colonie ne se retrouve plus en péril alimentaire grâce à cette ressource toujours fraiche conservé au sein du bivouac, plus ou moins de fortune.

Comme je l’écrivais plus haut, la nature trouve toujours son chemin. A nous d’en faire autant et de l’aider à garder cette possibilité adaptative… par nos actions collectives et individuelles… pour elle… pour nos enfants… et pour le repos de notre conscience. Ensemble, protégeons les forêts et la biodiversité… militons et agissons…

 

 

*Pour l’anecdote, au début des années 80 on estimait que le poids de l’ensemble des fourmis sur la planète était équivalent au poids de l’ensemble des humains. En 2022, il est tombé à 20% de ce poids, du fait de la déforestation galopante et de la croissance humaine atteignant les 8 milliards d’individus.

Le nombre de fourmis est estimé à 20 billiards, soit 2,5 millions de fois plus que d’humains. Malgré tout, leur poids total reste imposant, car estimé à l’ensemble du poids des oiseaux et mammifères sauvages réunis, soit 12 millions de tonnes de carbone sec.

Pour plus de découvertes : http://patrick-bleuzen.com/


Patrick Bleuzen, qui est-il ?

Naturaliste, spécialiste en diversité entomologique, ethno-entomologiste, conférencier, médiateur scientifique, cinéaste, collaborateur du Muséum d’Histoire Naturelle.

Patrick Bleuzen est un spécialiste des coléoptères xylophages tropicaux et est à l’origine de nombreuses découvertes de nouvelles espèces tropicales. De 1980 à 2022, il a effectué une soixantaine de voyages en expédition scientifique et exploratoire en Amérique du Sud, Afrique, Asie. En 1986, il a fait partie de l’équipe du botaniste Francis Hallé, mettant au point le célèbre Radeau des Cîmes, qui a permis d’explorer la Canopée, en Guyane. Il fait partie des 13 membres fondateurs de l’association Francis Hallé, pour son projet de création de forêt primaire en Europe de l’ouest. Il collectionne des objets d’arts et de science sur le thème des insectes et réalise des expositions en France et à l’étranger. En tant que réalisateur ou conseiller, il a participé au film l’Ours de Jean-Jacques Annaud, ou les Bonobos d’Alain Tixier, ainsi que de nombreux documentaires pour la télévision. A venir, en 2023 pour Arte, la Jungle aux Fourmis (tournage raconté ci-dessus).

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